Le Devoir: La famille de Mohamed Anas Bennis demande justice

anas_bennisAu cours du dernier mois, deux Montréalais ont été victimes des balles des policiers du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), l’un d’eux mortellement. En Colombie-Britannique, des preuves accablantes viennent d’être révélées concernant la mort d’un jeune homme qui se trouvait alors en état d’arrestation. Ces faits d’actualité, je ne les lis pas en tant que simple observatrice: une personne que j’aimais a été tuée dans le cadre d’une intervention du SPVM. Mon frère, Mohamed Anas Bennis, a été tué à Montréal il y a maintenant 19 mois. Depuis, ma famille et moi avons lutté sans cesse pour obtenir des réponses élémentaires aux questions qui subsistent concernant les circonstances qui ont entouré la mort de mon frère. Placé dans une situation similaire, quiconque poserait les mêmes questions.

J’écris maintenant publiquement pour demander à tous les Montréalais et Montréalaises de conscience de jouer un rôle pour s’assurer que la vérité soit enfin révélée.
À l’aube du 1er décembre 2005, mon frère, alors âgé de 25 ans, revenait de sa prière matinale à la mosquée de Côte-des-Neiges, à quelques minutes de notre domicile. C’est à ce moment qu’il a été tué par balles parce qu’il aurait inexplicablement menacé un officier de police avec un couteau de cuisine, alors que ce dernier était mobilisé dans une intervention qui n’avait aucun rapport avec mon frère.

Je connaissais bien Anas — il était mon frère jumeau — et les actes qui lui sont attribués n’ont aucun sens. Mon frère était un homme gentil et généreux à qui tout souriait dans la vie. Il devait bientôt se marier et venait tout juste de démarrer une petite entreprise. Qu’il ait, soudainement, un matin, attaqué un policier, ou qui que ce soit, avec un couteau, juste après la prière du matin et à quelques pas de chez lui ne correspond simplement pas à sa personnalité.

Bien sûr, j’aime mon frère et je ne l’en aimerais pas moins si les faits qui lui sont reprochés s’avèrent fondés. Mais 19 mois après sa mort, tout ce que ma famille et moi revendiquons est que la vérité sur les circonstances entourant sa mort soit enfin révélée par la publication de tous les rapports et de toutes les preuves, et par la tenue d’une enquête complète, indépendante et transparente.

Du peu de renseignements dont nous disposons, nous avons pu relever quelques faits troublants. Selon le rapport d’autopsie, les balles qui ont tué mon frère ont pénétré dans son corps de haut en bas, ce qui indique qu’on lui a tiré dessus alors qu’il n’était pas dans une posture menaçante. Le couteau de cuisine que mon frère aurait eu en sa possession n’a jamais été montré. Les blessures qu’aurait subies l’agent de police n’ont jamais été démontrées. Il existe même une bande vidéo de sécurité que la police refuse toujours de divulguer.

Il y a plusieurs autres questions élémentaires qui sont toujours sans réponse. Par exemple, nous n’avons toujours pas la confirmation de l’identité du policier qui aurait tiré sur mon cher frère. Depuis décembre 2005, ma famille et moi avons fait confiance aux procédures normales entamées par la police et le gouvernement, particulièrement le ministère de la Sécurité publique sous Jacques Dupuis. Mais ces procédures se sont avérées complètement inadéquates, pour ne pas dire insultantes. Notre famille n’a pas accès au rapport produit à la suite de l’enquête de police, ni au rapport de l’avocat de la Couronne. Nous n’avons même pas accès à un rapport partiel, sans parler du silence complet du ministre Dupuis.

En effet, lorsque la police est engagée dans une opération et qu’il y a mort d’homme, une politique ministérielle est mise en place et permet de garder toutes les preuves et tous les rapports secrets. Cette approche sévère empêche également les journalistes d’investiguer sur les faits.

Ironiquement, si mon frère avait survécu et avait été accusé d’un crime, il aurait eu le droit de se défendre et de connaître les preuves retenues contre lui. Non seulement lui a t-on enlevé la vie, on lui a aussi retiré sa voix. Mais nous, sa famille, sommes désormais sa voix. Pour lui rendre hommage, nous continuerons à exiger des réponses à nos questions.

Depuis le début, lorsque j’ai appris qu’Anas avait été tué, j’ai le sentiment que ma famille est traitée sans respect. Chaque jour qui passe sans que l’on nous fournisse de réponses aggrave cet irrespect. Malgré nos nombreux efforts depuis maintenant presque deux ans, malgré nos tentatives répétées en vue d’établir un dialogue, Jacques Dupuis et son ministère ne nous ont donné aucune réponse.

En janvier 2006, lors de la journée la plus froide de l’année, plusieurs milliers de personnes sont descendues dans la rue pour exiger la vérité concernant la mort d’Anas. Tout au long de 2006, nous attendions patiemment des réponses. Mais au premier anniversaire de sa mort, nous étions toujours dans le noir.

Nous avons par la suite organisé des assemblées publiques et des délégations, puis nous avons écrit des lettres, sans jamais recevoir de réponses dignes de ce nom de la part du ministre. La semaine dernière, des médecins du quartier Côte-des-Neiges ont demandé au ministre Dupuis de lever le mystère entourant la mort de mon frère.

Dans leur lettre, ils n’ont pas exclus la possibilité que le «profilage racial» ait eu un rôle à jouer dans la mort de mon frère aux mains de la police, puisque celui-ci était un musulman pratiquant et facilement identifiable comme tel.

Aujourd’hui, je demande de l’aide aux lecteurs et lectrices, journalistes et rédacteurs en chef du Devoir. Pour briser le silence qui dure depuis bientôt deux ans, votre appui est nécessaire.

Je vous encourage à consulter le site www.justicepouranas.ca pour connaître les moyens par lesquels vous pouvez aider et contribuer à ce que la justice, et non pas le secret, triomphe.

(Écrite par Khadija Bennis.)

[L’article original se trouve ICI.]

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